Rencontre avec NouN

© La Bijoutery

NouN travaille le regard. Entrer dans son exposition, c’est comme tout d’un coup avoir des centaines d’yeux braqués sur soi. Elle traque sur son feed Instagram des regards qui la marquent puis elle les fige en quelques coups de crayons. C’est sa manière à elle de lutter contre l’obsolescence des images qui nous assaillent au quotidien. C’est sa manière à elle d’archiver et d’ancrer ces regards qui autrement glisseraient sur nous sans même que nous nous en rendions compte, habitués que nous sommes à consommer passivement des centaines d’images par jours. Avec les selfies, n’avons-nous pas banalisé à outrance les regards que nous échangeons, notre manière de nous présenter au monde ?

            Après ces séries de croquis, NouN a isolé l’œil pour en faire un motif qu’elle répète jusqu’à l’abstraction. Elle le détache du corps humain, et ainsi concentre son propos sur la question du regard des autres. Celui qui dans la réalité peut parfois faire violence ou juste interpeller. Enfant adoptée, NouN a bien connu ces regards insistants qui viennent questionner son absence de ressemblance physique avec ses parents. Cette démarche est alors un moyen de se réapproprier son identité, d’exposer ces regards afin de mieux leur répondre. La multiplication de ces yeux est une métaphore de la perception de l’altérité, souvent biaisée dans notre société.

Si j’ai été interpellée par les sujets abordés jusqu’à présent, c’est la vidéo Dans les yeux qui m’a particulièrement touchée à tout point de vue. On y voit les mains de l’artiste qui lavent avec délicatesse ses cheveux, avant de réaliser une natte devant sa tête qui lui cache complètement le visage. Elle ferme sa doudoune et ainsi disparaît, avant d’écarter de ses deux mains les cheveux devant ses yeux et  nous transpercer du regard. Elle nous donne alors à voir sa propre vision. Elle nous l’impose en faisant barrière à nos projections et en nous renvoyant notre propre image.

Dans les yeux, NouN, vidéo, 2019 © La Bijoutery

L’association des attributs physiques du regard et des cheveux dans cette vidéo relève entièrement de la question identitaire. Ses belles boucles volumineuses que sa famille a littéralement tenté de “dompter” et qu’on ne lui a jamais appris à entretenir et à aimer, sont le premier marqueur qui a toujours attiré les regards sur elle et ouvert la porte à d’incessantes questions déplacées sur ses origines. Maintenant, NouN en parle ouvertement et avec simplicité, en se réappropriant son histoire et son corps qui deviennent la matière première de son inspiration artistique.

C’est à une véritable renaissance que nous assistons alors, lorsque sous nos yeux, elle sort de sa chrysalide. Cette vidéo, qui est sa réalisation la plus récente, est la porte d’entrée dans l’univers de NouN. Elle incarne les préoccupations de l’artiste et explique la nature obsessionnelle de son travail sur le regard. Avec cette œuvre, elle nous montre un exemple d’empowerment et de self-care qui, je l’espère, va en inspirer plus d’un-e.

Vous avez jusqu’au 28 septembre pour découvrir son exposition « Dans les yeux » à Le Studio.

Hommage à mon grand-père, Yacoub Roty

Début juin, un accident de santé affecta un être qui m’est cher. Je réalisai alors que les personnes que nous aimons peuvent disparaître à tout moment. Nous savons que nul n’est éternel, mais il est néanmoins difficile de s’imaginer sans ceux qui, depuis notre plus tendre enfance, constituent notre horizon affectif. Sachant que la santé de mon grand-père déclinait, je décidai donc de rendre visite à mes grands-parents, que je n’avais pas vus depuis longtemps. J’espérais profiter de précieux moments en tête-à-tête, et peut-être recueillir quelques-uns de leurs souvenirs.

Avant mon arrivée, mon grand-père est parti aux urgences, son état s’étant brutalement dégradé. Je suis allée avec ma grand-mère lui rendre visite à l’hôpital. L’échange que nous avons eu cette après-midi est peut-être le dernier enseignement qu’il a prodigué de son vivant.

Notre grand-père avait une façon particulière de nous transmettre son amour, simplement en nous tenant la main. C’était un geste à la fois empli de pudeur et de force tranquille. Assis côte à côte, main dans la main, paisibles, conversant ou admirant le ciel, tels ont été parmi nos plus beaux moments avec lui. Ce jour-là donc, je lui tenais la main. Une main un peu lasse qui occasionnellement essuyait quelques larmes, mais toujours chaude et protectrice.

Nous avons justement discuté de l’importance des mains tendues vers ceux qui souffrent. Ma grand-mère nous a raconté qu’elle avait du subir une importante opération des yeux sous anesthésie locale durant son enfance. Tout au long de la procédure, une main a tenu la sienne, lui apportant sa chaleur et son soutien. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle remercie encore cette personne inconnue pour son geste généreux.

Pour les faire sourire, je leur ai raconté une expérience un peu inverse où juste avant une opération qui m’angoissait beaucoup, l’anesthésiste ayant pris ma main me dit très sérieusement que je transpirais trop des mains et qu’il fallait que je me fasse opérer pour y remédier. Je me souviens lui avoir répondu avant de sombrer «  une opération à la fois, merci ».

Cela nous a alors amenés à discuter de l’importance au quotidien et en toute circonstance de la « belle » parole, juste et sensible. Le sens de l’empathie et de l’à-propos est l’un des principaux enseignements que je retiens de mon grand-père. Il m’a alors expliqué qu’en cas de difficulté, une prière courte et sincère, directement adressée à Dieu, vaut mieux qu’un flot de prières répétitives.

Il a ensuite, et à plusieurs reprises, dit qu’il aurait encore tant à dire pour compléter son Dictionnaire de l’islam pour qui espère en Dieu (paru en 2018). J’ai essayé de le rassurer, lui disant qu’il avait beaucoup œuvré et qu’il nous laissait, à nous et aux futures générations, un héritage riche fait de beaux ouvrages[1]. Jusqu’au bout, il avait à cœur de transmettre et d’éduquer, ce qui m’a beaucoup impressionnée.

Ce jour-là, il était  d’une sensibilité à fleur de peau. Il m’a particulièrement émue lorsqu’il nous a raconté avoir beaucoup prié pour son voisin de couloir, qui avait passé la nuit dans de grandes souffrances, lui-même n’étant pourtant pas bien vaillant. Il a eu cette formulation très belle : « je n’ai fait que renvoyer ses supplications vers Allah », accompagnée d’un geste des deux mains montant vers le ciel. Il a toujours eu ce souci sincère de l’autre, la volonté d’aider, de soulager et de guider vers Dieu, avec simplicité, en étant attentif et à l’écoute de chacun. De plus, j’ai toujours été impressionnée par sa foi vibrante et sensible, qui semblait imprégner chaque minute de son quotidien.

Au fil de la conversation, nous en sommes arrivés à discuter de son arrière-grand-père Oscar Roty, le graveur de la Semeuse[2], qui ornait jadis nos pièces de francs. Il m’a raconté une anecdote que je n’avais jamais entendue et qui s’apparente à un conte merveilleux. Oscar Roty se rendait régulièrement en Provence, et sur un chemin qu’il empruntait lors de ses promenades, se tenait un vieil arbre  au tronc creux et à l’écorce en lambeaux. Chaque fois qu’il passait devant, il y jetait une pièce d’or frappée de sa Semeuse. Bien des années après, son petit-fils René Roty a retrouvé cet arbre et le précieux trésor qu’il contenait ; joli mariage entre un arbre et une fontaine à vœux.

J’ai compris cette histoire comme une belle parabole, inspirée à mon grand-père dans ses dernières heures. Elle me rappelle cette autre histoire familiale, lorsque,  durant l’exode  en 1940, René Roty avait emporté avec lui plusieurs livres dans sa fuite avec sa famille vers le sud de la France. Il avait finalement caché ses livres dans un arbre creux sur le bord du chemin, comptant bien les récupérer plus tard. Mais à son retour, le tronc était vide. Ces simples livres étaient ses biens les plus précieux  : les écrits de René Guénon qui l’avaient conduit vers l’islam.

René Roty, mon arrière-grand-père s’est converti à l’islam en 1936 avec son épouse et a élevé ses sept enfants dans cette foi, nouvelle en France. Le symbole de la Semeuse m’a toujours fait forte impression. Si l’intention d’Oscar Roty était d’illustrer la diffusion des idéaux républicains, je vois dans cet emblème familial la marque d’une destinée singulière : par leur engagement spirituel,  mes aïeux ont semé les germes en nos cœurs de l’amour divin. Je citerai cet extrait d’un des poèmes de René Roty, compilés par mon grand-père :

« Je voudrais, dans la Terre pure,

Semer pour des moissons futures

Les mots d’amour qui sont en moi »

René Roty, Pèlerins de l’Éternité [3]
© Eric Gaba

J’ai alors raconté à mon grand-père que, via mon travail, je croise régulièrement la figure de cette fameuse Semeuse, même si elle est souvent détournée. Pour moi, elle reste un vivant rappel de notre héritage familial, avant tout spirituel. À nous maintenant, ses descendants, de le faire fleurir et fructifier.

Alors que je l’aidais à s’allonger, voici l’une des dernières paroles qu’il m’a adressée : « Ma petite-fille bien-aimée, il faut écrire. Il faut « graver » les belles paroles et saisir leur poésie ».

Mon grand-père chéri, j’étais notamment venue auprès de toi dans le but de recueillir ton témoignage, dans l’intention d’un futur projet d’écriture. Je n’ai pas osé t’en parler. Aussi, je te remercie pour ta confiance et ta bénédiction dont j’espère me montrer digne.

Mon grand-père est mort le lendemain, entouré de ma grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins et mes arrières-petits-cousins, qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle en lui tenant les mains.

Que Dieu lui fasse miséricorde, Rahima-hu Allah.

© Boris Séméniako

[1] Il a écrit plus d’une douzaine d’ouvrages pédagogiques sur l’islam et sa pratique, notamment à destination des convertis et des enfants. Pour retrouver sa biographie et sa bibliographie, voir cet article de Saphir News

[2] À ce propos, voir cette notice d’une étude préparatoire en cire conservée par le Musée d’Orsay à Paris

[3] René Roty, Pèlerins de l’Éternité – Paroles et poèmes sur la quête de Dieu présenté par Yacoub Roty, éd. Gnôsis – Éditions de France, Paris, 2014, p. 11.

Mémoires de Syrie, rencontre avec Bady Dalloul

Bady Dalloul est né à Paris en 1986. Ancien diplômé des Beaux-Arts de Paris, il est actuellement représenté par la galerie Jérôme Poggi. Je l’ai rencontré lors de la programmation de l’exposition 100% Sorties d’écoles que j’ai coordonnée à la Villette et qui présente un panel de jeunes artistes issus d’écoles d’art telles que les Beaux-Arts de Paris et les Arts Déco de Paris.

J’avais découvert brièvement son travail lors de l’exposition Canal de Suez à l’Institut du Monde Arabe et j’avais hâte de faire sa rencontre. Je n’ai pas été déçue. Une fois l’exposition ouverte à la Villette, nous avons pris le temps de discuter de son travail et d’échanger sur ce qui nous lie. Je suis née en Syrie de parents français, Bady est né en France de parents syriens.

En guise d’introduction à son travail, Bady m’a montré un de ses carnets dont il noircissait les pages avec son frère lors de leurs vacances chez ses grands-parents en Syrie. Jeunes adolescents, ils se racontaient des histoires et décrivaient des pays dont ils étaient les rois. Il possède maintenant une petite collection de carnets remplis d’écritures, de dessins, de cartes, de schémas et d’images hétéroclites qui, mises bout à bout, constituent une véritable chronique de ces pays fictifs. À la découverte de ces pages vieillies jaillit une douce nostalgie de cette période charnière entre l’enfance et l’adolescence. Une période où l’on se raconte encore des histoires. De cet imaginaire fertile, Bady puise par la suite toute la matière de son art qui maintenant tire le fil de nouvelles narrations.

Badland, Vol. IV, 1999-2004, écriture, dessin et collage sur papier

En 2015, lors d’une visite du mémorial de la bombe nucléaire à Hiroshima, le déclic se fait, et il commence à retranscrire dans un carnet sa vision de l’enchevêtrement de la grande et de la petite histoire. Ainsi, l’histoire tragique d’une enfant tuée par les radiations est mêlée au destin de la Syrie, à cheval entre données encyclopédiques et témoignages familiaux de l’artiste. Ce grand carnet renoue avec ses premiers amours. L’objet, dont on tourne avec émerveillement les pages ornées d’origamis, est tout autant une œuvre que la grande fresque historique qui s’y déploie. Ainsi est valorisée une approche subjective de l’histoire qui tend à incorporer aux grands récits nationaux les trajectoires de personnes ordinaires. Aussi, aux nombreuses histoires de Bady, je me permets d’apporter la mienne.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

Je suis née à Damas en 1990. Mon père était alors en contrat doctoral à l’Institut Français du Proche-Orient et rédigeait une thèse sur le soufisme en Syrie et en Égypte. Je suis arrivée en France avant la primaire, lorsque mon père a pris son poste à Strasbourg, et je n’ai alors plus entendu parler de la Syrie qu’à travers les récits familiaux et les sempiternelles anecdotes qui revenaient sans cesse. Ces quelques années en Syrie nous ont tous durablement marqué, mes parents, mon frère et moi. À la maison, on m’appelait avec affection la petite syrienne.

Pour Bady, la Syrie c’est la famille, la maison des grands-parents, un cocon qui s’étend à tout le pays qu’il a vu pour la dernière fois il y a environ 10 ans. Son expérience de ce pays s’est faite à travers le prisme familial. Il en va de même pour la langue arabe qui a longtemps été réservée à la famille, au foyer et qui donc possède une valeur affective très forte.

C’est également portée par l’amour de ma famille pour la Syrie que j’ai petit à petit, au fil des ans, reconstitué dans ma mémoire les souvenirs de mes premières années. Mélangeant réalité, reconstitutions et fiction, je n’arrivais plus, au fil du temps, à démêler le vrai du faux. Enfant, je montrais à mes copines les imposants bijoux ramenés par ma mère (manchettes, plastrons, bijoux de tête) et leur assurais qu’elle avait été une reine en Syrie. Forcément, au bout d’un moment, j’ai commencé à y croire aussi, à m’autopersuader, et je me souviens encore de ma déception quand, quelques années après, j’ai bien dû me faire à l’idée que rien de cela n’était vrai.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

J’ai grandi dans la nostalgie d’un pays que je connaissais à peine mais qui pourtant me manquait terriblement. Un pays dont je tentais de relier des bribes de souvenirs et qui me renvoyait la question de l’appartenance, tout en sachant que ce questionnement n’était pas réellement justifié. En effet, il faut bien naître quelque part. Pourquoi le lieu de naissance aurait-il une telle importance, surtout s’il n’est pas celui de l’ancrage familial ?

Tout compte fait, le travail de Bady nous montre que l’on peut d’une certaine manière réécrire l’histoire et la faire sienne. Dans ma famille, nous n’avons eu de cesse, après notre retour, de tisser et d’entretenir des liens avec la Syrie. Cela relève sans doute  d’un besoin de se rattacher à une certaine identité musulmane qui nous faisait défaut dans notre entourage en France.

Au final, ce qui m’a le plus touché dans l’œuvre de Bady, ce sont ses premiers carnets. Cette passion adolescente est la base de tout son travail et constitue rétrospectivement l’introduction au récit de sa construction en tant qu’artiste. Avant de me montrer son premier carnet, Bady m’avait prévenue que ce n’était pas une « œuvre », à proprement parler. En réalité, je suis bien convaincue que c’était sa première grande création. Une manière de faire entièrement sien un pays, de le façonner à son image et de redonner des contours à une identité fuyante.

Suite à une enfance passée dans ce rêve de Syrie, je suis retournée avec mon père en 2009, toute jeune adulte, sur les traces de notre vie à Damas. À cette époque encore je dessinais et écrivais constamment, soit dans des carnets soit sous forme de longues lettres que j’envoyais à mes amies. C’était une habitude qui m’était venue, un peu comme Bady, au début de l’adolescence. Malheureusement, l’épaisse enveloppe que j’ai envoyée depuis la Syrie à ma meilleure amie n’a jamais atteint sa destination, et ainsi se sont envolés tous les souvenirs et témoignages d’un voyage si décisif pour moi.

Bady ne peut que saisir à quel point cette perte est terrible pour moi. Sa réponse a été de m’encourager à ne pas laisser l’oubli prendre le pas, mais de mettre par écrit mes souvenirs de ce voyage et de remplir les cases vides afin, encore une fois, de réécrire son histoire et de se l’approprier.

Œuvres présentées à l’exposition 100% Sorties d’écoles à la Villette, du 20 au 31 mars 2019

Bady Dalloul, Sans-titre, Espace Now&Then, Galerie untilthen, 2016. © Ana Drittanti

Cette série de petits dessins représente la guerre civile qui touche la Syrie depuis 2011. Encadrés dans des fonds de boîtes d’allumettes, l’ensemble des miniatures forme une ligne volontairement interrompue qui déjoue la chronologie et les événements pour privilégier le souvenir d’images persistantes. Bady Dalloul, en observateur inquiet de son pays d’origine, semble nous rappeler qu’il existe, comme il l’exprime, «un pays qui n’a ni porte ni fenêtre».

Bady Dalloul, Discussion Between Gentlemen, 2016. Vidéo, carte de 1920, crayons. 9’30’’

S’inspirant de l’étymologie grecque ancienne de “cartographie” – χάρτης, kartès, (feuille de papyrus ou de papier) et γραφία, graphía (écrire, dessiner) – quatre mains s’opposent sur une carte du Proche-Orient datant de 1920. Cette création vidéo est une analogie aux accords de Sykes-Picot qui decoupèrent aléatoirement cette région en zones d’influence française et britannique, peu après la Première Guerre mondiale.

Pour en découvrir plus sur le travail de Bady Dalloul :
http://galeriepoggi.com/fr/artistes/oeuvres/15749/bady-dalloul

Mare Nostrum

La journée d’hier était placée sous le signe de l’eau, un fil rouge qui, à mon insu, a guidé mes rencontres.

Tout a commencé par un rêve étrange : je suis sur le pont d’un bateau admirant la mer transparente quand soudain, je vois se former une grande vague qui s’approche de moi. Alors que je suis sur le point de me faire emporter par les flots, je me réveille en sursaut. Après quelques secondes de confusion, je réalise à combien ce type de rêve est récurrent chez moi depuis l’adolescence et je cherche à comprendre, sans succès, quel pourrait en être le sens.

La deuxième vague survient lorsque je visite l’exposition Persona Grata au Musée National de l’Immigration. J’ai hésité avec l’exposition Vagues de renouveau à la Fondation Custodia, je réalise seulement maintenant la symbolique du titre, peut-être une piste d’interprétation de mes rêves …

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Enrique Ramirez, La Casa, 2013. Vidéo couleur, son, verre gravé, cadre en bois. Collection MNHI. ©Adagp, Paris, 2018. Œuvre présentée dans l’exposition du Musée de l’Immigration.

J’avais déjà vu la première partie très dense de cette exposition Persona Grata au MAC VAL. Les deux expositions présentent de très belles œuvres comme la touchante vidéo Parmi nous de Clément Cogitore ou bien le projet de Marcos Avila Forero Cayuco, Sillage Oujda/Melilla – Un bateau disparaît en dessinant une carte.

Néanmoins, dans le cas des deux expositions, je regrette un peu la tendance à pousser trop loin la thématisation de la migration. J’estime que c’est un sujet trop brûlant pour l’aborder avec une froideur scientifique. A vouloir trop fouiller les notions d’exil, d’accueil et d’appartenance, on aboutit dans certains cas à des interprétations, à mon sens, peu pertinentes. Je citerais pour exemple la vidéo à la fin du parcours au MAC VAL, qui présente un jeune Français vivant à New York écoutant avec nostalgie de vieilles chansons françaises. Quelle indécence de mettre en miroir un jeune homme qui a les moyens de s’installer à New York et des migrants qui quittent tout au péril de leur vie.

Du fait de sa taille restreinte, la version du Musée de l’Immigration tombe moins dans cet écueil et se concentre sur des notions fortes. Toutefois, je n’ai pas de révélation avant la dernière salle du parcours quand, au moment où je franchis la porte, je suis aspirée par un grand plan d’écume et de vagues tourbillonnant à l’arrière d’un ferry. Il s’agit de l’œuvre vidéo Middlesea de Zineb Sedira qui date de 2008.

Middelsea, Zineb Sedira

Ces images me renvoient immédiatement à mon rêve et leur similarité me perturbent. Un peu ébahie par la beauté des plans, je m’assois et regarde une seconde fois la vidéo. Je vous invite à en voir un court extrait sur le site de l’artiste (malheureusement de mauvaise qualité) et à lire le commentaire qu’en fait Isabelle Renard, commissaire de l’exposition :

“Dans MiddleSea, Zineb Sedira filme le voyage d’un homme entre Marseille et Alger, ou inversement. L’espace du récit est celui du trajet entre les deux rives de la Méditerranée. Le voyage est-il le rêve d’un départ ou d’un retour? Contraint ou choisi ? Vers une destination d’origine ou d’exil ? On en saura rien. Le véritable protagoniste du film semble être la mer, représentation métonymique des déplacements, symbole des migrations anciennes et contemporaines. La mer, un no man’s land qui éloigne ou relie, une ligne d’horizon, peut-être à la fois porteuse d’espoir et de désillusions. […] L’homme solitaire erre à l’intérieur du bateau vide; il accomplit un voyage dans le voyage. La traversée se fait mentale.”

Middelsea, Zineb Sedira

Ce qui m’a en effet particulièrement touchée dans cette vidéo est l’aspect fantasmagorique de ce voyage, un homme seul sur un bateau vide qui contemple la mer. J’ai eu la sensation de voir une partie de mon rêve projetée sous mes yeux. Et comme les rêves mêlent inconscient et mémoire, des souvenirs de traversée de la Méditerranée ont rejailli dans mon esprit. Je me souviens particulièrement d’une traversée Sète-Tanger, que j’ai fait avec mon père l’année de mes 20 ans. Cette traversée restera à jamais gravée dans ma mémoire. La nuit, j’attendais d’être sûre que mon père dorme pour quitter la cabine. J’allais me balader sur le pont pour regarder la mer noire et la lune brouillée.

Face à cette œuvre dans le Musée de l’Immigration, je retrouve à la fois le goût de la solitude et l’état un peu particulier, presque hypnotique que provoque la contemplation de la mer. En outre, le flottement procure un engourdissement qui s’étend à l’esprit et qui n’est pas sans rappeler les sensations du rêve.

MiddleSea, 2008 (View of the exhibition ‘Shipwreck : The death of a journey’ at kamel mennour, Paris)

Dans son montage, l’artiste a choisi de ne pas suivre l’enchaînement logique du voyage. Ainsi, comme le souligne la commissaire, nous n’arrivons pas à distinguer le départ de l’arrivée, impression renforcée par l’alternance d’images de ports et de pleine mer. J’y retrouve une construction décousue propre aux rêves, dont les séquences se succèdent souvent sans logique apparente. Je me perds un peu dans une forme de mise en abyme de la mémoire et de l’inconscient et sors émue de l’exposition.

Ce même-soir, je suis une amie qui m’invite à assister à un spectacle de danse : Franchir la nuit, chorégraphié par Rachid Ouramdane. Dans le programme de salle, Jean-Marc Adolphe affirme : “pour beaucoup, […] la mer Méditerranée devient mort Méditerranée”. On lui pardonnera ce jeu de mot douteux qui permet néanmoins d’affirmer une triste réalité. Il est encore une fois question de la Méditerranée, ici présentée comme territoire d’exil et de ruptures, qui vient rejeter sur les plages d’Europe les corps d’hommes et de femmes désespérés.

Franchir la nuit, Rachid Ouramdane © Patrick Imbert

La troisième vague d’émotion me frappe dès le lever de rideau : le plateau est entièrement immergé dans l’eau et de petites vagues, telles le ressac d’un bord de mer, le traversent sur toute sa longueur. L’eau arrive aux chevilles des danseurs qu’ils font jaillir par leurs mouvements puissants. Les scènes sont au début d’une éblouissante beauté et les vidéos de Mehdi Meddaci participent de cette réussite. Je me trouve propulsée dans un monde d’entre-deux, un no man’s land où des vies sont en suspens. Malheureusement une fois l’effet de surprise passée, la forme ne se renouvelle pas, les tableaux semblent se répéter dans la composition et la gestuelle devient répétitive. Il me semble que la pièce se repose un peu sur la prouesse d’avoir réussi à recréer la mer sur un plateau. Finalement, l’ensemble reste très poétique et assez onirique, mais manque d’intensité dramatique, ce qui vient un peu en contradiction avec la gravité du sujet abordé. Je considère que dans ce cas la question du vécu des migrants est traité avec trop de légèreté.

Franchir la nuit, Rachid Ouramdane © Patrick Imbert

Je sors de Chaillot avec la déception de voir des sujets aussi tristes et graves devenir la matière idéale pour des œuvres ou des expositions qui n’en soutiennent pas toute l’urgence et la portée dramatique. Il ne s’agit pas de s’abstenir de traiter ce genre de sujet, bien au contraire, mais il faut le faire avec plus de considération et d’engagement. C’est avant tout une crise humanitaire.

En me couchant, je me souviens avoir déjà vu le travail de Mehdi Meddaci. Je m’endors en m’imprégnant de ses images fascinantes qui encore une fois me ramènent à l’eau, à une traversée vers un autre monde. Un rêve pour certains, une terrible réalité pour d’autres.

© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci

Écrit le 22 décembre 2018

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Quelques jours après la rédaction de cet article, un ami, qui a la gentillesse de me relire, m’envoie l’édito du magazine Mémoires qui exprime avec délicatesse cette ambiguïté de la mer méditerranée, à la fois berceau et tombeau.

Les règles de l’art

Voici quelques temps que je fais des recherches sur la question de la représentation dans l’art des règles des femmes. Quelques articles récents dressent déjà une intéressante rétrospective sur le sujet, (voir ici et ici) et on assiste actuellement à de plus en plus d’initiatives allant vers la libération de la parole des femmes qui témoignent de leur rapport au cycle menstruel, dans l’optique de faire de celui-ci un sujet de société et de dépasser le tabou.

Quand on parle de la représentation des règles, c’est souvent la photo emblématique de la poétesse et photographe canadienne Rupi Kaur qui apparaît. Cette dernière a littéralement créé le buzz en 2015 en alertant sur Instagram qu’une de ses photos la représentant de dos dans son lit avec une marque de sang de règles a été retirée à deux reprises pour non-respect des règles d’utilisation : « pas de violence, pas de sexualité, pas de nudité ». En quoi est-ce que cela concerne la menstruation féminine ? C’est le point de départ d’une forte prise de position de l’artiste qu’elle raconte au magazine Yen ici.

Rupi Kaur

Je ne vais pas développer davantage comment Instagram accentue les travers et l’hypocrisie de notre société. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est la série photographique Purification de l’artiste tunisienne Héla Ammar que j’ai découverte aussi sur Instagram en regardant les photos de la 12ème Biennale de Dakar.


Série Purification | 2009 | digital print

En voyant cette série pour la première fois, j’ai ressenti un véritable choc esthétique, suivi d’un sentiment de libération d’un poids ou d’une tension qui m’habitait depuis longtemps. Au premier regard, j’y vois en effet une femme qui fait ses ablutions pour la prière musulmane avec le sang de ses règles. Cependant cette interprétation qui s’imposait à moi comme une évidence, ne correspond pas à l’explication de l’artiste qui évoque plutôt le sang des massacres. Elle commente ainsi son œuvre dans un entretien à retrouver sur le site de la Biennale :

«Dans cette série, je revisite le rituel d’expiation en portant la symbolique du sang à ses limites. Une manière de dénoncer les purifications ethniques et religieuses et de rappeler que c’est en affirmant notre humanité que nous pourrons ‘réenchanter le monde’».


Série Purification | 2009 | digital print

Ce qu’elle n’explique pas dans son propos est le choix des gestes représentés, qui sont clairement ceux des ablutions qui précèdent chaque prière en islam. Ce rituel de purification est indispensable dans le dogme musulman afin d’atteindre l’état de pureté requis pour pouvoir s’adresser à Dieu. Or, les règles sont considérées comme une impureté et,durant toute leur durée, la femme ne peut prier ou accomplir certains rites comme le jeûne.

Finalement, il est intéressant de voir que l’artiste rapproche les notions d’ablution et d’expiation, cette dernière désignant le rituel de rachat d’une faute, passant souvent par une souffrance ou par une peine que l’on s’impose. Voici la première définition du terme expiation que donne le site Littré : « Réparer un crime par la peine qu’on fait subir. […]Purifier quelqu’un, au moyen de la cérémonie appelée expiation, de la souillure contractée par quelque faute grave. » Impureté, souillure, souffrance et peine, autant de termes que l’on retrouve associés aux règles.


Série Purification | 2009 | digital print

Mais pourquoi vois-je dans ces photos le sang des règles plutôt que celui de purifications ethniques, de “bains de sang” ? Le regard tout a fait subjectif que je porte sur cette œuvre est façonné par mon vécu de femme de culture musulmane. Cette série fait résonner en moi toute la frustration que j’ai connue en grandissant, ne pouvant me résoudre à accepter mon statut d’impure une fois par mois. La pratique religieuse a toujours eu une grande importance dans ma famille et j’ai eu la chance d’avoir une éducation spirituelle des plus éclairées, me poussant à toujours développer une réflexion personnelle. Mais je n’ai jamais pu comprendre ni accepter cette honte que la société musulmane a tenté de me transmettre. Je l’ai toujours vécue comme une douleur psychologique, un déchirement intérieur, ajouté à la douleur physique des règles. C’est la source même d’un certain malaise que j’ai intériorisé malgré moi et qui se traduit par la sensation d’être inadéquate, inapte.

La sexologue Nadia El Bouga, interrogée dans l’émission Question d’islam du 7 octobre 2018 sur France Culture (retrouvez le podcast L’islam et la révolution sexuelle), affirme que ce tabou du sang des règles ne trouve pas de fondement concret dans le Coran, et lance l’hypothèse que cela relève du fait que les sociétés ancestrales ne comprenaient pas sa provenance ni son rôle dans le système reproductif. De fait, ce sang a le même statut que les autres sécrétions du corps humain : urine et excréments, soit ce qu’il y a de plus impur, de l’ordre du déchet.


Série Purification | 2009 | digital print

En islam et dans le judaïsme, les actes de purification précèdent de nombreux rituels et jouent un rôle fondamental. Socialement, une femme réglée est de fait mise à l’écart, ne pouvant pas participer à certains rites collectifs. C’est lors du Ramadan que je ressens plus fortement cette séparation, car c’est de toute la communauté symbolique des jeûneurs que je suis exclue. Ce sentiment de malaise vient malheureusement rompre mon élan spirituel et me ramène à mon enveloppe charnelle, alors que le but même du jeûne est de mettre de côté les besoins du corps, de quitter l’humain, le matériel, et de rejoindre le spirituel.

Il était nécessaire que je confie ce ressentiment afin d’expliquer l’émotion que j’ai ressentie devant ces photos de Héla Ammar. A mes yeux, elle renverse le tabou en faisant ses ablutions avec du sang menstruel. Ma première réaction a été d’y voir une rebuffade, un geste volontairement blasphématoire pour choquer, bousculer et renverser une norme patriarcale. Quand on a reçu une éducation musulmane traditionnelle, l’union du pur et de l’impur est inconcevable, ce sang devant être tenu loin du sacré. Cet oxymore visuel a opéré en moi un effet libérateur, à l’image de la destruction des idoles. Mais au-delà de cette première réaction de rébellion, la beauté même du geste invite à une autre lecture, plus apaisée, qui montre qu’en réalité faire symboliquement les ablutions avec son sang est une forme d’acceptation de soi, une manière de vivre en harmonie avec son corps et sa spiritualité, selon ses propres modalités.

C’est là tout l’intérêt des œuvres d’art puissantes : elles peuvent comporter plusieurs sens, résonner différemment d’une personne à une autre et chacun peut y puiser ce qui va l’enrichir personnellement, dépassant parfois l’intention de l’artiste.

Écrit le jeudi 1er novembre 2018, deuxième jour de règles, flux maximal.

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