« Purifications », Héla Ammar, 2009


Série Purification | 2009 | digital print

En voyant cette série photo pour la première fois, je ressens une étrange sensation de soulagement. Je vois une femme qui fait ses ablutions pour la prière musulmane avec le sang de ses règles, une image qui devrait plutôt me choquer de part mon éducation religieuse. Cette interprétation qui s’impose à moi comme une évidence, ne correspond pas à l’explication de l’artiste qui évoque plutôt le sang des massacres. Elle commente ainsi son œuvre dans un entretien à retrouver sur le site de la Biennale de Dakar :

«Dans cette série, je revisite le rituel d’expiation en portant la symbolique du sang à ses limites. Une manière de dénoncer les purifications ethniques et religieuses et de rappeler que c’est en affirmant notre humanité que nous pourrons ‘réenchanter le monde’».


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Ce qu’elle n’explique pas dans son propos est le choix des gestes, qui sont clairement ceux des ablutions précèdent chaque prière en islam. Dans le dogme musulman, ce rituel de purification permet d’atteindre l’état de pureté requis pour pouvoir s’adresser à Dieu. Or, le sang menstruel est considéré comme une impur et la femme ne peut prier ou accomplir certains rites comme le jeûne tant qu’elle a ses règles.

Il est intéressant de voir que l’artiste rapproche les notions d’ablution et d’expiation, cette dernière désignant le rituel de rachat d’une faute, passant souvent par une souffrance ou par une peine que l’on s’impose. Voici la première définition du terme expiation que donne le site Littré : « Réparer un crime par la peine qu’on fait subir. […]Purifier quelqu’un, au moyen de la cérémonie appelée expiation, de la souillure contractée par quelque faute grave. » Impureté, souillure, souffrance et peine, autant de termes que l’on retrouve associés aux règles.


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Mais pourquoi vois-je dans ces photos le sang des règles plutôt que celui de purifications ethniques, de “bains de sang” ? Le regard tout a fait subjectif que je porte sur cette œuvre est façonné par mon vécu de femme de culture musulmane. Cette série fait résonner en moi toute la frustration que j’ai connue en grandissant, ne pouvant me résoudre à accepter mon statut d’impure une fois par mois. La pratique religieuse a toujours eu une grande importance dans ma famille et j’ai eu la chance d’avoir une éducation spirituelle des plus éclairées, me poussant à toujours développer une réflexion personnelle. Mais je n’ai jamais pu comprendre ni accepter cette honte que la société musulmane a tenté de me transmettre. Je l’ai toujours vécue comme une douleur psychologique, un déchirement intérieur, ajouté à la douleur physique des règles. C’est la source même d’un certain malaise que j’ai intériorisé malgré moi et qui se traduit par la sensation d’être inadéquate, inapte.

La sexologue Nadia El Bouga, interrogée dans l’émission Question d’islam du 7 octobre 2018 sur France Culture (retrouvez le podcast L’islam et la révolution sexuelle), affirme que ce tabou du sang des règles ne trouve pas de fondement concret dans le Coran, et lance l’hypothèse que cela relève du fait que les sociétés ancestrales ne comprenaient pas sa provenance ni son rôle dans le système reproductif. De fait, ce sang a le même statut que les autres sécrétions du corps humain : urine et excréments, soit ce qu’il y a de plus impur, de l’ordre du déchet.


Série Purification | 2009 | digital print

En islam et dans le judaïsme, les actes de purification précèdent de nombreux rituels et jouent un rôle fondamental. Socialement, une femme réglée est de fait mise à l’écart, ne pouvant pas participer à certains rites collectifs. C’est lors du Ramadan que je ressens plus fortement cette séparation, car c’est de toute la communauté symbolique des jeûneurs que je suis exclue. Ce sentiment de malaise vient malheureusement rompre mon élan spirituel et me ramène à mon enveloppe charnelle, alors que le but même du jeûne est de mettre de côté les besoins du corps, de quitter l’humain, le matériel, et de rejoindre le spirituel.

Il était nécessaire que je confie ce ressentiment afin d’expliquer l’émotion que j’ai ressentie devant ces photos de Héla Ammar. A mes yeux, elle renverse le tabou en faisant ses ablutions avec du sang menstruel. Ma première réaction a été d’y voir une rebuffade, un geste volontairement blasphématoire pour choquer, bousculer et renverser une norme patriarcale. Quand on a reçu une éducation musulmane traditionnelle, l’union du pur et de l’impur est inconcevable, ce sang devant être tenu loin du sacré. Cet oxymore visuel a opéré en moi un effet libérateur, à l’image de la destruction des idoles. Mais au-delà de cette première réaction de rébellion, la beauté même du geste invite à une autre lecture, plus apaisée, qui montre qu’en réalité faire symboliquement les ablutions avec son sang est une forme d’acceptation de soi, une manière de vivre en harmonie avec son corps et sa spiritualité, selon ses propres modalités.

Écrit le jeudi 1er novembre 2018, deuxième jour de règles, flux maximal.

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