Les règles de l’art

Voici quelques temps que je fais des recherches sur la question de la représentation dans l’art des règles des femmes. Quelques articles récents dressent déjà une intéressante rétrospective sur le sujet, (voir ici et ici) et on assiste actuellement à de plus en plus d’initiatives allant vers la libération de la parole des femmes qui témoignent de leur rapport au cycle menstruel, dans l’optique de faire de celui-ci un sujet de société et de dépasser le tabou.

Quand on parle de la représentation des règles, c’est souvent la photo emblématique de la poétesse et photographe canadienne Rupi Kaur qui apparaît. Cette dernière a littéralement créé le buzz en 2015 en alertant sur Instagram qu’une de ses photos la représentant de dos dans son lit avec une marque de sang de règles a été retirée à deux reprises pour non-respect des règles d’utilisation : « pas de violence, pas de sexualité, pas de nudité ». En quoi est-ce que cela concerne la menstruation féminine ? C’est le point de départ d’une forte prise de position de l’artiste qu’elle raconte au magazine Yen ici.

Rupi Kaur

Je ne vais pas développer davantage comment Instagram accentue les travers et l’hypocrisie de notre société. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est la série photographique Purification de l’artiste tunisienne Héla Ammar que j’ai découverte aussi sur Instagram en regardant les photos de la 12ème Biennale de Dakar.


Série Purification | 2009 | digital print

En voyant cette série pour la première fois, j’ai ressenti un véritable choc esthétique, suivi d’un sentiment de libération d’un poids ou d’une tension qui m’habitait depuis longtemps. Au premier regard, j’y vois en effet une femme qui fait ses ablutions pour la prière musulmane avec le sang de ses règles. Cependant cette interprétation qui s’imposait à moi comme une évidence, ne correspond pas à l’explication de l’artiste qui évoque plutôt le sang des massacres. Elle commente ainsi son œuvre dans un entretien à retrouver sur le site de la Biennale :

«Dans cette série, je revisite le rituel d’expiation en portant la symbolique du sang à ses limites. Une manière de dénoncer les purifications ethniques et religieuses et de rappeler que c’est en affirmant notre humanité que nous pourrons ‘réenchanter le monde’».


Série Purification | 2009 | digital print

Ce qu’elle n’explique pas dans son propos est le choix des gestes représentés, qui sont clairement ceux des ablutions qui précèdent chaque prière en islam. Ce rituel de purification est indispensable dans le dogme musulman afin d’atteindre l’état de pureté requis pour pouvoir s’adresser à Dieu. Or, les règles sont considérées comme une impureté et,durant toute leur durée, la femme ne peut prier ou accomplir certains rites comme le jeûne.

Finalement, il est intéressant de voir que l’artiste rapproche les notions d’ablution et d’expiation, cette dernière désignant le rituel de rachat d’une faute, passant souvent par une souffrance ou par une peine que l’on s’impose. Voici la première définition du terme expiation que donne le site Littré : « Réparer un crime par la peine qu’on fait subir. […]Purifier quelqu’un, au moyen de la cérémonie appelée expiation, de la souillure contractée par quelque faute grave. » Impureté, souillure, souffrance et peine, autant de termes que l’on retrouve associés aux règles.


Série Purification | 2009 | digital print

Mais pourquoi vois-je dans ces photos le sang des règles plutôt que celui de purifications ethniques, de “bains de sang” ? Le regard tout a fait subjectif que je porte sur cette œuvre est façonné par mon vécu de femme de culture musulmane. Cette série fait résonner en moi toute la frustration que j’ai connue en grandissant, ne pouvant me résoudre à accepter mon statut d’impure une fois par mois. La pratique religieuse a toujours eu une grande importance dans ma famille et j’ai eu la chance d’avoir une éducation spirituelle des plus éclairées, me poussant à toujours développer une réflexion personnelle. Mais je n’ai jamais pu comprendre ni accepter cette honte que la société musulmane a tenté de me transmettre. Je l’ai toujours vécue comme une douleur psychologique, un déchirement intérieur, ajouté à la douleur physique des règles. C’est la source même d’un certain malaise que j’ai intériorisé malgré moi et qui se traduit par la sensation d’être inadéquate, inapte.

La sexologue Nadia El Bouga, interrogée dans l’émission Question d’islam du 7 octobre 2018 sur France Culture (retrouvez le podcast L’islam et la révolution sexuelle), affirme que ce tabou du sang des règles ne trouve pas de fondement concret dans le Coran, et lance l’hypothèse que cela relève du fait que les sociétés ancestrales ne comprenaient pas sa provenance ni son rôle dans le système reproductif. De fait, ce sang a le même statut que les autres sécrétions du corps humain : urine et excréments, soit ce qu’il y a de plus impur, de l’ordre du déchet.


Série Purification | 2009 | digital print

En islam et dans le judaïsme, les actes de purification précèdent de nombreux rituels et jouent un rôle fondamental. Socialement, une femme réglée est de fait mise à l’écart, ne pouvant pas participer à certains rites collectifs. C’est lors du Ramadan que je ressens plus fortement cette séparation, car c’est de toute la communauté symbolique des jeûneurs que je suis exclue. Ce sentiment de malaise vient malheureusement rompre mon élan spirituel et me ramène à mon enveloppe charnelle, alors que le but même du jeûne est de mettre de côté les besoins du corps, de quitter l’humain, le matériel, et de rejoindre le spirituel.

Il était nécessaire que je confie ce ressentiment afin d’expliquer l’émotion que j’ai ressentie devant ces photos de Héla Ammar. A mes yeux, elle renverse le tabou en faisant ses ablutions avec du sang menstruel. Ma première réaction a été d’y voir une rebuffade, un geste volontairement blasphématoire pour choquer, bousculer et renverser une norme patriarcale. Quand on a reçu une éducation musulmane traditionnelle, l’union du pur et de l’impur est inconcevable, ce sang devant être tenu loin du sacré. Cet oxymore visuel a opéré en moi un effet libérateur, à l’image de la destruction des idoles. Mais au-delà de cette première réaction de rébellion, la beauté même du geste invite à une autre lecture, plus apaisée, qui montre qu’en réalité faire symboliquement les ablutions avec son sang est une forme d’acceptation de soi, une manière de vivre en harmonie avec son corps et sa spiritualité, selon ses propres modalités.

C’est là tout l’intérêt des œuvres d’art puissantes : elles peuvent comporter plusieurs sens, résonner différemment d’une personne à une autre et chacun peut y puiser ce qui va l’enrichir personnellement, dépassant parfois l’intention de l’artiste.

Écrit le jeudi 1er novembre 2018, deuxième jour de règles, flux maximal.

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