Mare Nostrum

La journée d’hier était placée sous le signe de l’eau, un fil rouge qui, à mon insu, a guidé mes rencontres.

Tout a commencé par un rêve étrange : je suis sur le pont d’un bateau admirant la mer transparente quand soudain, je vois se former une grande vague qui s’approche de moi. Alors que je suis sur le point de me faire emporter par les flots, je me réveille en sursaut. Après quelques secondes de confusion, je réalise à combien ce type de rêve est récurrent chez moi depuis l’adolescence et je cherche à comprendre, sans succès, quel pourrait en être le sens.

La deuxième vague survient lorsque je visite l’exposition Persona Grata au Musée National de l’Immigration. J’ai hésité avec l’exposition Vagues de renouveau à la Fondation Custodia, je réalise seulement maintenant la symbolique du titre, peut-être une piste d’interprétation de mes rêves …

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Enrique Ramirez, La Casa, 2013. Vidéo couleur, son, verre gravé, cadre en bois. Collection MNHI. ©Adagp, Paris, 2018. Œuvre présentée dans l’exposition du Musée de l’Immigration.

J’avais déjà vu la première partie très dense de cette exposition Persona Grata au MAC VAL. Les deux expositions présentent de très belles œuvres comme la touchante vidéo Parmi nous de Clément Cogitore ou bien le projet de Marcos Avila Forero Cayuco, Sillage Oujda/Melilla – Un bateau disparaît en dessinant une carte.

Néanmoins, dans le cas des deux expositions, je regrette un peu la tendance à pousser trop loin la thématisation de la migration. J’estime que c’est un sujet trop brûlant pour l’aborder avec une froideur scientifique. A vouloir trop fouiller les notions d’exil, d’accueil et d’appartenance, on aboutit dans certains cas à des interprétations, à mon sens, peu pertinentes. Je citerais pour exemple la vidéo à la fin du parcours au MAC VAL, qui présente un jeune Français vivant à New York écoutant avec nostalgie de vieilles chansons françaises. Quelle indécence de mettre en miroir un jeune homme qui a les moyens de s’installer à New York et des migrants qui quittent tout au péril de leur vie.

Du fait de sa taille restreinte, la version du Musée de l’Immigration tombe moins dans cet écueil et se concentre sur des notions fortes. Toutefois, je n’ai pas de révélation avant la dernière salle du parcours quand, au moment où je franchis la porte, je suis aspirée par un grand plan d’écume et de vagues tourbillonnant à l’arrière d’un ferry. Il s’agit de l’œuvre vidéo Middlesea de Zineb Sedira qui date de 2008.

Middelsea, Zineb Sedira

Ces images me renvoient immédiatement à mon rêve et leur similarité me perturbent. Un peu ébahie par la beauté des plans, je m’assois et regarde une seconde fois la vidéo. Je vous invite à en voir un court extrait sur le site de l’artiste (malheureusement de mauvaise qualité) et à lire le commentaire qu’en fait Isabelle Renard, commissaire de l’exposition :

“Dans MiddleSea, Zineb Sedira filme le voyage d’un homme entre Marseille et Alger, ou inversement. L’espace du récit est celui du trajet entre les deux rives de la Méditerranée. Le voyage est-il le rêve d’un départ ou d’un retour? Contraint ou choisi ? Vers une destination d’origine ou d’exil ? On en saura rien. Le véritable protagoniste du film semble être la mer, représentation métonymique des déplacements, symbole des migrations anciennes et contemporaines. La mer, un no man’s land qui éloigne ou relie, une ligne d’horizon, peut-être à la fois porteuse d’espoir et de désillusions. […] L’homme solitaire erre à l’intérieur du bateau vide; il accomplit un voyage dans le voyage. La traversée se fait mentale.”

Middelsea, Zineb Sedira

Ce qui m’a en effet particulièrement touchée dans cette vidéo est l’aspect fantasmagorique de ce voyage, un homme seul sur un bateau vide qui contemple la mer. J’ai eu la sensation de voir une partie de mon rêve projetée sous mes yeux. Et comme les rêves mêlent inconscient et mémoire, des souvenirs de traversée de la Méditerranée ont rejailli dans mon esprit. Je me souviens particulièrement d’une traversée Sète-Tanger, que j’ai fait avec mon père l’année de mes 20 ans. Cette traversée restera à jamais gravée dans ma mémoire. La nuit, j’attendais d’être sûre que mon père dorme pour quitter la cabine. J’allais me balader sur le pont pour regarder la mer noire et la lune brouillée.

Face à cette œuvre dans le Musée de l’Immigration, je retrouve à la fois le goût de la solitude et l’état un peu particulier, presque hypnotique que provoque la contemplation de la mer. En outre, le flottement procure un engourdissement qui s’étend à l’esprit et qui n’est pas sans rappeler les sensations du rêve.

MiddleSea, 2008 (View of the exhibition ‘Shipwreck : The death of a journey’ at kamel mennour, Paris)

Dans son montage, l’artiste a choisi de ne pas suivre l’enchaînement logique du voyage. Ainsi, comme le souligne la commissaire, nous n’arrivons pas à distinguer le départ de l’arrivée, impression renforcée par l’alternance d’images de ports et de pleine mer. J’y retrouve une construction décousue propre aux rêves, dont les séquences se succèdent souvent sans logique apparente. Je me perds un peu dans une forme de mise en abyme de la mémoire et de l’inconscient et sors émue de l’exposition.

Ce même-soir, je suis une amie qui m’invite à assister à un spectacle de danse : Franchir la nuit, chorégraphié par Rachid Ouramdane. Dans le programme de salle, Jean-Marc Adolphe affirme : “pour beaucoup, […] la mer Méditerranée devient mort Méditerranée”. On lui pardonnera ce jeu de mot douteux qui permet néanmoins d’affirmer une triste réalité. Il est encore une fois question de la Méditerranée, ici présentée comme territoire d’exil et de ruptures, qui vient rejeter sur les plages d’Europe les corps d’hommes et de femmes désespérés.

Franchir la nuit, Rachid Ouramdane © Patrick Imbert

La troisième vague d’émotion me frappe dès le lever de rideau : le plateau est entièrement immergé dans l’eau et de petites vagues, telles le ressac d’un bord de mer, le traversent sur toute sa longueur. L’eau arrive aux chevilles des danseurs qu’ils font jaillir par leurs mouvements puissants. Les scènes sont au début d’une éblouissante beauté et les vidéos de Mehdi Meddaci participent de cette réussite. Je me trouve propulsée dans un monde d’entre-deux, un no man’s land où des vies sont en suspens. Malheureusement une fois l’effet de surprise passée, la forme ne se renouvelle pas, les tableaux semblent se répéter dans la composition et la gestuelle devient répétitive. Il me semble que la pièce se repose un peu sur la prouesse d’avoir réussi à recréer la mer sur un plateau. Finalement, l’ensemble reste très poétique et assez onirique, mais manque d’intensité dramatique, ce qui vient un peu en contradiction avec la gravité du sujet abordé. Je considère que dans ce cas la question du vécu des migrants est traité avec trop de légèreté.

Franchir la nuit, Rachid Ouramdane © Patrick Imbert

Je sors de Chaillot avec la déception de voir des sujets aussi tristes et graves devenir la matière idéale pour des œuvres ou des expositions qui n’en soutiennent pas toute l’urgence et la portée dramatique. Il ne s’agit pas de s’abstenir de traiter ce genre de sujet, bien au contraire, mais il faut le faire avec plus de considération et d’engagement. C’est avant tout une crise humanitaire.

En me couchant, je me souviens avoir déjà vu le travail de Mehdi Meddaci. Je m’endors en m’imprégnant de ses images fascinantes qui encore une fois me ramènent à l’eau, à une traversée vers un autre monde. Un rêve pour certains, une terrible réalité pour d’autres.

© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci
© Mehdi Meddaci

Écrit le 22 décembre 2018

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Quelques jours après la rédaction de cet article, un ami, qui a la gentillesse de me relire, m’envoie l’édito du magazine Mémoires qui exprime avec délicatesse cette ambiguïté de la mer méditerranée, à la fois berceau et tombeau.

Un commentaire sur “Mare Nostrum

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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