Mémoires de Syrie, rencontre avec Bady Dalloul

Bady Dalloul est né à Paris en 1986. Ancien diplômé des Beaux-Arts de Paris, il est actuellement représenté par la galerie Jérôme Poggi. Je l’ai rencontré lors de la programmation de l’exposition 100% Sorties d’écoles que j’ai coordonnée à la Villette et qui présente un panel de jeunes artistes issus d’écoles d’art telles que les Beaux-Arts de Paris et les Arts Déco de Paris.

J’avais découvert brièvement son travail lors de l’exposition Canal de Suez à l’Institut du Monde Arabe et j’avais hâte de faire sa rencontre. Je n’ai pas été déçue. Une fois l’exposition ouverte à la Villette, nous avons pris le temps de discuter de son travail et d’échanger sur ce qui nous lie. Je suis née en Syrie de parents français, Bady est né en France de parents syriens.

En guise d’introduction à son travail, Bady m’a montré un de ses carnets dont il noircissait les pages avec son frère lors de leurs vacances chez ses grands-parents en Syrie. Jeunes adolescents, ils se racontaient des histoires et décrivaient des pays dont ils étaient les rois. Il possède maintenant une petite collection de carnets remplis d’écritures, de dessins, de cartes, de schémas et d’images hétéroclites qui, mises bout à bout, constituent une véritable chronique de ces pays fictifs. À la découverte de ces pages vieillies jaillit une douce nostalgie de cette période charnière entre l’enfance et l’adolescence. Une période où l’on se raconte encore des histoires. De cet imaginaire fertile, Bady puise par la suite toute la matière de son art qui maintenant tire le fil de nouvelles narrations.

Badland, Vol. IV, 1999-2004, écriture, dessin et collage sur papier

En 2015, lors d’une visite du mémorial de la bombe nucléaire à Hiroshima, le déclic se fait, et il commence à retranscrire dans un carnet sa vision de l’enchevêtrement de la grande et de la petite histoire. Ainsi, l’histoire tragique d’une enfant tuée par les radiations est mêlée au destin de la Syrie, à cheval entre données encyclopédiques et témoignages familiaux de l’artiste. Ce grand carnet renoue avec ses premiers amours. L’objet, dont on tourne avec émerveillement les pages ornées d’origamis, est tout autant une œuvre que la grande fresque historique qui s’y déploie. Ainsi est valorisée une approche subjective de l’histoire qui tend à incorporer aux grands récits nationaux les trajectoires de personnes ordinaires. Aussi, aux nombreuses histoires de Bady, je me permets d’apporter la mienne.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

Je suis née à Damas en 1990. Mon père était alors en contrat doctoral à l’Institut Français du Proche-Orient et rédigeait une thèse sur le soufisme en Syrie et en Égypte. Je suis arrivée en France avant la primaire, lorsque mon père a pris son poste à Strasbourg, et je n’ai alors plus entendu parler de la Syrie qu’à travers les récits familiaux et les sempiternelles anecdotes qui revenaient sans cesse. Ces quelques années en Syrie nous ont tous durablement marqué, mes parents, mon frère et moi. À la maison, on m’appelait avec affection la petite syrienne.

Pour Bady, la Syrie c’est la famille, la maison des grands-parents, un cocon qui s’étend à tout le pays qu’il a vu pour la dernière fois il y a environ 10 ans. Son expérience de ce pays s’est faite à travers le prisme familial. Il en va de même pour la langue arabe qui a longtemps été réservée à la famille, au foyer et qui donc possède une valeur affective très forte.

C’est également portée par l’amour de ma famille pour la Syrie que j’ai petit à petit, au fil des ans, reconstitué dans ma mémoire les souvenirs de mes premières années. Mélangeant réalité, reconstitutions et fiction, je n’arrivais plus, au fil du temps, à démêler le vrai du faux. Enfant, je montrais à mes copines les imposants bijoux ramenés par ma mère (manchettes, plastrons, bijoux de tête) et leur assurais qu’elle avait été une reine en Syrie. Forcément, au bout d’un moment, j’ai commencé à y croire aussi, à m’autopersuader, et je me souviens encore de ma déception quand, quelques années après, j’ai bien dû me faire à l’idée que rien de cela n’était vrai.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

J’ai grandi dans la nostalgie d’un pays que je connaissais à peine mais qui pourtant me manquait terriblement. Un pays dont je tentais de relier des bribes de souvenirs et qui me renvoyait la question de l’appartenance, tout en sachant que ce questionnement n’était pas réellement justifié. En effet, il faut bien naître quelque part. Pourquoi le lieu de naissance aurait-il une telle importance, surtout s’il n’est pas celui de l’ancrage familial ?

Tout compte fait, le travail de Bady nous montre que l’on peut d’une certaine manière réécrire l’histoire et la faire sienne. Dans ma famille, nous n’avons eu de cesse, après notre retour, de tisser et d’entretenir des liens avec la Syrie. Cela relève sans doute  d’un besoin de se rattacher à une certaine identité musulmane qui nous faisait défaut dans notre entourage en France.

Au final, ce qui m’a le plus touché dans l’œuvre de Bady, ce sont ses premiers carnets. Cette passion adolescente est la base de tout son travail et constitue rétrospectivement l’introduction au récit de sa construction en tant qu’artiste. Avant de me montrer son premier carnet, Bady m’avait prévenue que ce n’était pas une « œuvre », à proprement parler. En réalité, je suis bien convaincue que c’était sa première grande création. Une manière de faire entièrement sien un pays, de le façonner à son image et de redonner des contours à une identité fuyante.

Suite à une enfance passée dans ce rêve de Syrie, je suis retournée avec mon père en 2009, toute jeune adulte, sur les traces de notre vie à Damas. À cette époque encore je dessinais et écrivais constamment, soit dans des carnets soit sous forme de longues lettres que j’envoyais à mes amies. C’était une habitude qui m’était venue, un peu comme Bady, au début de l’adolescence. Malheureusement, l’épaisse enveloppe que j’ai envoyée depuis la Syrie à ma meilleure amie n’a jamais atteint sa destination, et ainsi se sont envolés tous les souvenirs et témoignages d’un voyage si décisif pour moi.

Bady ne peut que saisir à quel point cette perte est terrible pour moi. Sa réponse a été de m’encourager à ne pas laisser l’oubli prendre le pas, mais de mettre par écrit mes souvenirs de ce voyage et de remplir les cases vides afin, encore une fois, de réécrire son histoire et de se l’approprier.

Œuvres présentées à l’exposition 100% Sorties d’écoles à la Villette, du 20 au 31 mars 2019

Bady Dalloul, Sans-titre, Espace Now&Then, Galerie untilthen, 2016. © Ana Drittanti

Cette série de petits dessins représente la guerre civile qui touche la Syrie depuis 2011. Encadrés dans des fonds de boîtes d’allumettes, l’ensemble des miniatures forme une ligne volontairement interrompue qui déjoue la chronologie et les événements pour privilégier le souvenir d’images persistantes. Bady Dalloul, en observateur inquiet de son pays d’origine, semble nous rappeler qu’il existe, comme il l’exprime, «un pays qui n’a ni porte ni fenêtre».

Bady Dalloul, Discussion Between Gentlemen, 2016. Vidéo, carte de 1920, crayons. 9’30’’

S’inspirant de l’étymologie grecque ancienne de “cartographie” – χάρτης, kartès, (feuille de papyrus ou de papier) et γραφία, graphía (écrire, dessiner) – quatre mains s’opposent sur une carte du Proche-Orient datant de 1920. Cette création vidéo est une analogie aux accords de Sykes-Picot qui decoupèrent aléatoirement cette région en zones d’influence française et britannique, peu après la Première Guerre mondiale.

Pour en découvrir plus sur le travail de Bady Dalloul :
http://galeriepoggi.com/fr/artistes/oeuvres/15749/bady-dalloul

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