Hommage à mon grand-père, Yacoub Roty

Début juin, un accident de santé affecta un être qui m’est cher. Je réalisai alors que les personnes que nous aimons peuvent disparaître à tout moment. Nous savons que nul n’est éternel, mais il est néanmoins difficile de s’imaginer sans ceux qui, depuis notre plus tendre enfance, constituent notre horizon affectif. Sachant que la santé de mon grand-père déclinait, je décidai donc de rendre visite à mes grands-parents, que je n’avais pas vus depuis longtemps. J’espérais profiter de précieux moments en tête-à-tête, et peut-être recueillir quelques-uns de leurs souvenirs.

Avant mon arrivée, mon grand-père est parti aux urgences, son état s’étant brutalement dégradé. Je suis allée avec ma grand-mère lui rendre visite à l’hôpital. L’échange que nous avons eu cette après-midi est peut-être le dernier enseignement qu’il a prodigué de son vivant.

Notre grand-père avait une façon particulière de nous transmettre son amour, simplement en nous tenant la main. C’était un geste à la fois empli de pudeur et de force tranquille. Assis côte à côte, main dans la main, paisibles, conversant ou admirant le ciel, tels ont été parmi nos plus beaux moments avec lui. Ce jour-là donc, je lui tenais la main. Une main un peu lasse qui occasionnellement essuyait quelques larmes, mais toujours chaude et protectrice.

Nous avons justement discuté de l’importance des mains tendues vers ceux qui souffrent. Ma grand-mère nous a raconté qu’elle avait du subir une importante opération des yeux sous anesthésie locale durant son enfance. Tout au long de la procédure, une main a tenu la sienne, lui apportant sa chaleur et son soutien. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle remercie encore cette personne inconnue pour son geste généreux.

Pour les faire sourire, je leur ai raconté une expérience un peu inverse où juste avant une opération qui m’angoissait beaucoup, l’anesthésiste ayant pris ma main me dit très sérieusement que je transpirais trop des mains et qu’il fallait que je me fasse opérer pour y remédier. Je me souviens lui avoir répondu avant de sombrer «  une opération à la fois, merci ».

Cela nous a alors amenés à discuter de l’importance au quotidien et en toute circonstance de la « belle » parole, juste et sensible. Le sens de l’empathie et de l’à-propos est l’un des principaux enseignements que je retiens de mon grand-père. Il m’a alors expliqué qu’en cas de difficulté, une prière courte et sincère, directement adressée à Dieu, vaut mieux qu’un flot de prières répétitives.

Il a ensuite, et à plusieurs reprises, dit qu’il aurait encore tant à dire pour compléter son Dictionnaire de l’islam pour qui espère en Dieu (paru en 2018). J’ai essayé de le rassurer, lui disant qu’il avait beaucoup œuvré et qu’il nous laissait, à nous et aux futures générations, un héritage riche fait de beaux ouvrages[1]. Jusqu’au bout, il avait à cœur de transmettre et d’éduquer, ce qui m’a beaucoup impressionnée.

Ce jour-là, il était  d’une sensibilité à fleur de peau. Il m’a particulièrement émue lorsqu’il nous a raconté avoir beaucoup prié pour son voisin de couloir, qui avait passé la nuit dans de grandes souffrances, lui-même n’étant pourtant pas bien vaillant. Il a eu cette formulation très belle : « je n’ai fait que renvoyer ses supplications vers Allah », accompagnée d’un geste des deux mains montant vers le ciel. Il a toujours eu ce souci sincère de l’autre, la volonté d’aider, de soulager et de guider vers Dieu, avec simplicité, en étant attentif et à l’écoute de chacun. De plus, j’ai toujours été impressionnée par sa foi vibrante et sensible, qui semblait imprégner chaque minute de son quotidien.

Au fil de la conversation, nous en sommes arrivés à discuter de son arrière-grand-père Oscar Roty, le graveur de la Semeuse[2], qui ornait jadis nos pièces de francs. Il m’a raconté une anecdote que je n’avais jamais entendue et qui s’apparente à un conte merveilleux. Oscar Roty se rendait régulièrement en Provence, et sur un chemin qu’il empruntait lors de ses promenades, se tenait un vieil arbre  au tronc creux et à l’écorce en lambeaux. Chaque fois qu’il passait devant, il y jetait une pièce d’or frappée de sa Semeuse. Bien des années après, son petit-fils René Roty a retrouvé cet arbre et le précieux trésor qu’il contenait ; joli mariage entre un arbre et une fontaine à vœux.

J’ai compris cette histoire comme une belle parabole, inspirée à mon grand-père dans ses dernières heures. Elle me rappelle cette autre histoire familiale, lorsque,  durant l’exode  en 1940, René Roty avait emporté avec lui plusieurs livres dans sa fuite avec sa famille vers le sud de la France. Il avait finalement caché ses livres dans un arbre creux sur le bord du chemin, comptant bien les récupérer plus tard. Mais à son retour, le tronc était vide. Ces simples livres étaient ses biens les plus précieux  : les écrits de René Guénon qui l’avaient conduit vers l’islam.

René Roty, mon arrière-grand-père s’est converti à l’islam en 1936 avec son épouse et a élevé ses sept enfants dans cette foi, nouvelle en France. Le symbole de la Semeuse m’a toujours fait forte impression. Si l’intention d’Oscar Roty était d’illustrer la diffusion des idéaux républicains, je vois dans cet emblème familial la marque d’une destinée singulière : par leur engagement spirituel,  mes aïeux ont semé les germes en nos cœurs de l’amour divin. Je citerai cet extrait d’un des poèmes de René Roty, compilés par mon grand-père :

« Je voudrais, dans la Terre pure,

Semer pour des moissons futures

Les mots d’amour qui sont en moi »

René Roty, Pèlerins de l’Éternité [3]
© Eric Gaba

J’ai alors raconté à mon grand-père que, via mon travail, je croise régulièrement la figure de cette fameuse Semeuse, même si elle est souvent détournée. Pour moi, elle reste un vivant rappel de notre héritage familial, avant tout spirituel. À nous maintenant, ses descendants, de le faire fleurir et fructifier.

Alors que je l’aidais à s’allonger, voici l’une des dernières paroles qu’il m’a adressée : « Ma petite-fille bien-aimée, il faut écrire. Il faut « graver » les belles paroles et saisir leur poésie ».

Mon grand-père chéri, j’étais notamment venue auprès de toi dans le but de recueillir ton témoignage, dans l’intention d’un futur projet d’écriture. Je n’ai pas osé t’en parler. Aussi, je te remercie pour ta confiance et ta bénédiction dont j’espère me montrer digne.

Mon grand-père est mort le lendemain, entouré de ma grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins et mes arrières-petits-cousins, qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle en lui tenant les mains.

Que Dieu lui fasse miséricorde, Rahima-hu Allah.

© Boris Séméniako

[1] Il a écrit plus d’une douzaine d’ouvrages pédagogiques sur l’islam et sa pratique, notamment à destination des convertis et des enfants. Pour retrouver sa biographie et sa bibliographie, voir cet article de Saphir News

[2] À ce propos, voir cette notice d’une étude préparatoire en cire conservée par le Musée d’Orsay à Paris

[3] René Roty, Pèlerins de l’Éternité – Paroles et poèmes sur la quête de Dieu présenté par Yacoub Roty, éd. Gnôsis – Éditions de France, Paris, 2014, p. 11.

4 commentaires sur “Hommage à mon grand-père, Yacoub Roty

  1. Cousine chérie, tes mots et leur singularité sans détour m’ont complètement émue et bouleversée.
    Je retrouve bien là notre cher oncle Yacoub bien-aimé.
    Qu’Allah l’enveloppe de son Amour et sa Grâce Immense et le récompense grandement pour toute son œuvre ici-bas.
    Merci, mille fois merci.

    Aimé par 1 personne

  2. Magnifique hommage, très touchant et quelle histoire familiale! Si seulement il était connu que la descendance du créateur de la Semeuse avait emprunté le chemin de l’Islam…
    Qu’Allah leur fasse Miséricorde et qu’Il les accueille dans Son Paradis.
    Merci pour cette belle lecture

    Aimé par 1 personne

  3. Émouvant témoignage. Merci du partage. Cela me ramène à mon fils auquel j’ai tenu la main un soir de février 2017 avant qu’il ne s’eteigne des suites d’un cancer douloureux. Il avait 29 ans. Merci encore

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