Layla ليلة

Texte pour l’exposition personnelle d’Aïcha Snoussi à la Galerie La La Lande

Pris à la gorge par des soucis financiers et acculé par des promoteurs immobiliers, le bar lesbien Le Troisième Lieu de la rue Quincampoix est contraint de fermer ses portes en 2012, après des mois de résistance. Près d’une décennie plus tard, la galerie La La Lande s’installe dans cette même rue, à quelques pas du bar disparu. 

Aujourd’hui investie par l’artiste Aïcha Snoussi, la galerie devient un mémorial des nuits de fête englouties, une tentative d’excavation de lignées queers. Les vestiges de la fête se transforment en offrandes, et les bouteilles vidées de leurs liqueurs sont remplies de lettres d’amour que plus personne ne sait déchiffrer. Les bornes de jeux d’arcades, épuisées par les assauts répétés, soupirent : “prends, une nuit de mes nuits d’amour, une nuit de mes nuits amères”. À force d’invocations, le portrait du chanteur Abdel Halim Hafez se fond dans les traits de Leïla, la grand-mère de l’artiste. Démultipliée, cette figure mouvante et androgyne créé une nouvelle généalogie, une invitation à réinvestir un passé collectif.

Un bar se construit en sous-sol, autour d’un babyfoot dont les figurines mutent, esquissent leur devenir gode. Cet espace interstitiel est imaginé par l’artiste comme un hommage à tous les bars clandestins où les communautés queer ont pu se retrouver, se cacher pour mieux s’exprimer. Entre l’ancienne cave du Troisième Lieu et la cave de la galerie, les pierres communiquent et résonnent encore de ces nuits de fêtes et de désir entre fxmmes. 

La femme-Kaaba : l’art contemporain pour dégenrer le divin

J’ai choisi ici de vous parler d’une œuvre qui m’a marqué pour les différentes pistes de déconstruction qu’elle offre. Il s’agit de Kaaba1 d’Aidan Salakhova, que vous pouvez découvrir à travers cette vidéo. Créée en 2002 et exposée en 2015 au Teutloff Museum de Cologne, l’installation vidéo Kaaba se présente dans une pièce sombre au centre de laquelle une forme noire cubique représente la Kaaba personnifiée sous la forme d’une tête de femme, et dont les murs accueillent des projections grand format de quatre derviches tourneurs masculins. 

Article complet à retrouver sur le site de Lallab.

Témoignage sur la santé mentale des femmes musulmanes avec Lallab magazine

Article à retrouver sur le site de Lallab Magazine

Au moment délicat de la transition entre l’adolescence et l’âge adulte, j’ai eu un moment de remise en question et de mal-être. Je me sentais un peu perdue dans mon identité. J’étais comme déchirée entre deux univers qui semblaient ne jamais vouloir se rejoindre. J’avais d’une part mon quotidien de jeune fille musulmane, élevée dans une famille très pratiquante et spirituelle et de l’autre, ma vie d’étudiante en histoire de l’art. En dehors de mon cercle familial, je ne côtoyais aucun musulman. Pas par choix, uniquement parce que je n’en avais pas autour de moi au lycée ou à la fac. Mon identité musulmane relevait donc uniquement du domaine du domestique et du cercle familial, elle ne rejoignait pas mon identité “politique”. J’utilise le terme politique non pas pour sa notion d’engagement, mais plutôt pour son étymologie grecque : la polis, la cité, soit l’identité que l’on projette dans la société.

Article complet à retrouver sur le site de Lallab.

Hommage à mon grand-père, Yacoub Roty

Début juin, un accident de santé affecta un être qui m’est cher. Je réalisai alors que les personnes que nous aimons peuvent disparaître à tout moment. Nous savons que nul n’est éternel, mais il est néanmoins difficile de s’imaginer sans ceux qui, depuis notre plus tendre enfance, constituent notre horizon affectif. Sachant que la santé de mon grand-père déclinait, je décidai donc de rendre visite à mes grands-parents, que je n’avais pas vus depuis longtemps. J’espérais profiter de précieux moments en tête-à-tête, et peut-être recueillir quelques-uns de leurs souvenirs.

Avant mon arrivée, mon grand-père est parti aux urgences, son état s’étant brutalement dégradé. Je suis allée avec ma grand-mère lui rendre visite à l’hôpital. L’échange que nous avons eu cette après-midi est peut-être le dernier enseignement qu’il a prodigué de son vivant.

Notre grand-père avait une façon particulière de nous transmettre son amour, simplement en nous tenant la main. C’était un geste à la fois empli de pudeur et de force tranquille. Assis côte à côte, main dans la main, paisibles, conversant ou admirant le ciel, tels ont été parmi nos plus beaux moments avec lui. Ce jour-là donc, je lui tenais la main. Une main un peu lasse qui occasionnellement essuyait quelques larmes, mais toujours chaude et protectrice.

Nous avons justement discuté de l’importance des mains tendues vers ceux qui souffrent. Ma grand-mère nous a raconté qu’elle avait du subir une importante opération des yeux sous anesthésie locale durant son enfance. Tout au long de la procédure, une main a tenu la sienne, lui apportant sa chaleur et son soutien. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle remercie encore cette personne inconnue pour son geste généreux.

Pour les faire sourire, je leur ai raconté une expérience un peu inverse où juste avant une opération qui m’angoissait beaucoup, l’anesthésiste ayant pris ma main me dit très sérieusement que je transpirais trop des mains et qu’il fallait que je me fasse opérer pour y remédier. Je me souviens lui avoir répondu avant de sombrer «  une opération à la fois, merci ».

Cela nous a alors amenés à discuter de l’importance au quotidien et en toute circonstance de la « belle » parole, juste et sensible. Le sens de l’empathie et de l’à-propos est l’un des principaux enseignements que je retiens de mon grand-père. Il m’a alors expliqué qu’en cas de difficulté, une prière courte et sincère, directement adressée à Dieu, vaut mieux qu’un flot de prières répétitives.

Il a ensuite, et à plusieurs reprises, dit qu’il aurait encore tant à dire pour compléter son Dictionnaire de l’islam pour qui espère en Dieu (paru en 2018). J’ai essayé de le rassurer, lui disant qu’il avait beaucoup œuvré et qu’il nous laissait, à nous et aux futures générations, un héritage riche fait de beaux ouvrages[1]. Jusqu’au bout, il avait à cœur de transmettre et d’éduquer, ce qui m’a beaucoup impressionnée.

Ce jour-là, il était  d’une sensibilité à fleur de peau. Il m’a particulièrement émue lorsqu’il nous a raconté avoir beaucoup prié pour son voisin de couloir, qui avait passé la nuit dans de grandes souffrances, lui-même n’étant pourtant pas bien vaillant. Il a eu cette formulation très belle : « je n’ai fait que renvoyer ses supplications vers Allah », accompagnée d’un geste des deux mains montant vers le ciel. Il a toujours eu ce souci sincère de l’autre, la volonté d’aider, de soulager et de guider vers Dieu, avec simplicité, en étant attentif et à l’écoute de chacun. De plus, j’ai toujours été impressionnée par sa foi vibrante et sensible, qui semblait imprégner chaque minute de son quotidien.

Au fil de la conversation, nous en sommes arrivés à discuter de son arrière-grand-père Oscar Roty, le graveur de la Semeuse[2], qui ornait jadis nos pièces de francs. Il m’a raconté une anecdote que je n’avais jamais entendue et qui s’apparente à un conte merveilleux. Oscar Roty se rendait régulièrement en Provence, et sur un chemin qu’il empruntait lors de ses promenades, se tenait un vieil arbre  au tronc creux et à l’écorce en lambeaux. Chaque fois qu’il passait devant, il y jetait une pièce d’or frappée de sa Semeuse. Bien des années après, son petit-fils René Roty a retrouvé cet arbre et le précieux trésor qu’il contenait ; joli mariage entre un arbre et une fontaine à vœux.

J’ai compris cette histoire comme une belle parabole, inspirée à mon grand-père dans ses dernières heures. Elle me rappelle cette autre histoire familiale, lorsque,  durant l’exode  en 1940, René Roty avait emporté avec lui plusieurs livres dans sa fuite avec sa famille vers le sud de la France. Il avait finalement caché ses livres dans un arbre creux sur le bord du chemin, comptant bien les récupérer plus tard. Mais à son retour, le tronc était vide. Ces simples livres étaient ses biens les plus précieux  : les écrits de René Guénon qui l’avaient conduit vers l’islam.

René Roty, mon arrière-grand-père s’est converti à l’islam en 1936 avec son épouse et a élevé ses sept enfants dans cette foi, nouvelle en France. Le symbole de la Semeuse m’a toujours fait forte impression. Si l’intention d’Oscar Roty était d’illustrer la diffusion des idéaux républicains, je vois dans cet emblème familial la marque d’une destinée singulière : par leur engagement spirituel,  mes aïeux ont semé les germes en nos cœurs de l’amour divin. Je citerai cet extrait d’un des poèmes de René Roty, compilés par mon grand-père :

« Je voudrais, dans la Terre pure,

Semer pour des moissons futures

Les mots d’amour qui sont en moi »

René Roty, Pèlerins de l’Éternité [3]
© Eric Gaba

J’ai alors raconté à mon grand-père que, via mon travail, je croise régulièrement la figure de cette fameuse Semeuse, même si elle est souvent détournée. Pour moi, elle reste un vivant rappel de notre héritage familial, avant tout spirituel. À nous maintenant, ses descendants, de le faire fleurir et fructifier.

Alors que je l’aidais à s’allonger, voici l’une des dernières paroles qu’il m’a adressée : « Ma petite-fille bien-aimée, il faut écrire. Il faut « graver » les belles paroles et saisir leur poésie ».

Mon grand-père chéri, j’étais notamment venue auprès de toi dans le but de recueillir ton témoignage, dans l’intention d’un futur projet d’écriture. Je n’ai pas osé t’en parler. Aussi, je te remercie pour ta confiance et ta bénédiction dont j’espère me montrer digne.

Mon grand-père est mort le lendemain, entouré de ma grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins et mes arrières-petits-cousins, qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle en lui tenant les mains.

Que Dieu lui fasse miséricorde, Rahima-hu Allah.

© Boris Séméniako

[1] Il a écrit plus d’une douzaine d’ouvrages pédagogiques sur l’islam et sa pratique, notamment à destination des convertis et des enfants. Pour retrouver sa biographie et sa bibliographie, voir cet article de Saphir News

[2] À ce propos, voir cette notice d’une étude préparatoire en cire conservée par le Musée d’Orsay à Paris

[3] René Roty, Pèlerins de l’Éternité – Paroles et poèmes sur la quête de Dieu présenté par Yacoub Roty, éd. Gnôsis – Éditions de France, Paris, 2014, p. 11.

Mémoires de Syrie, rencontre avec Bady Dalloul

Bady Dalloul est né à Paris en 1986. Ancien diplômé des Beaux-Arts de Paris, il est actuellement représenté par la galerie Jérôme Poggi. Je l’ai rencontré lors de la programmation de l’exposition 100% Sorties d’écoles que j’ai coordonnée à la Villette et qui présente un panel de jeunes artistes issus d’écoles d’art telles que les Beaux-Arts de Paris et les Arts Déco de Paris.

J’avais découvert brièvement son travail lors de l’exposition Canal de Suez à l’Institut du Monde Arabe et j’avais hâte de faire sa rencontre. Je n’ai pas été déçue. Une fois l’exposition ouverte à la Villette, nous avons pris le temps de discuter de son travail et d’échanger sur ce qui nous lie. Je suis née en Syrie de parents français, Bady est né en France de parents syriens.

En guise d’introduction à son travail, Bady m’a montré un de ses carnets dont il noircissait les pages avec son frère lors de leurs vacances chez ses grands-parents en Syrie. Jeunes adolescents, ils se racontaient des histoires et décrivaient des pays dont ils étaient les rois. Il possède maintenant une petite collection de carnets remplis d’écritures, de dessins, de cartes, de schémas et d’images hétéroclites qui, mises bout à bout, constituent une véritable chronique de ces pays fictifs. À la découverte de ces pages vieillies jaillit une douce nostalgie de cette période charnière entre l’enfance et l’adolescence. Une période où l’on se raconte encore des histoires. De cet imaginaire fertile, Bady puise par la suite toute la matière de son art qui maintenant tire le fil de nouvelles narrations.

Badland, Vol. IV, 1999-2004, écriture, dessin et collage sur papier

En 2015, lors d’une visite du mémorial de la bombe nucléaire à Hiroshima, le déclic se fait, et il commence à retranscrire dans un carnet sa vision de l’enchevêtrement de la grande et de la petite histoire. Ainsi, l’histoire tragique d’une enfant tuée par les radiations est mêlée au destin de la Syrie, à cheval entre données encyclopédiques et témoignages familiaux de l’artiste. Ce grand carnet renoue avec ses premiers amours. L’objet, dont on tourne avec émerveillement les pages ornées d’origamis, est tout autant une œuvre que la grande fresque historique qui s’y déploie. Ainsi est valorisée une approche subjective de l’histoire qui tend à incorporer aux grands récits nationaux les trajectoires de personnes ordinaires. Aussi, aux nombreuses histoires de Bady, je me permets d’apporter la mienne.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

Je suis née à Damas en 1990. Mon père était alors en contrat doctoral à l’Institut Français du Proche-Orient et rédigeait une thèse sur le soufisme en Syrie et en Égypte. Je suis arrivée en France avant la primaire, lorsque mon père a pris son poste à Strasbourg, et je n’ai alors plus entendu parler de la Syrie qu’à travers les récits familiaux et les sempiternelles anecdotes qui revenaient sans cesse. Ces quelques années en Syrie nous ont tous durablement marqué, mes parents, mon frère et moi. À la maison, on m’appelait avec affection la petite syrienne.

Pour Bady, la Syrie c’est la famille, la maison des grands-parents, un cocon qui s’étend à tout le pays qu’il a vu pour la dernière fois il y a environ 10 ans. Son expérience de ce pays s’est faite à travers le prisme familial. Il en va de même pour la langue arabe qui a longtemps été réservée à la famille, au foyer et qui donc possède une valeur affective très forte.

C’est également portée par l’amour de ma famille pour la Syrie que j’ai petit à petit, au fil des ans, reconstitué dans ma mémoire les souvenirs de mes premières années. Mélangeant réalité, reconstitutions et fiction, je n’arrivais plus, au fil du temps, à démêler le vrai du faux. Enfant, je montrais à mes copines les imposants bijoux ramenés par ma mère (manchettes, plastrons, bijoux de tête) et leur assurais qu’elle avait été une reine en Syrie. Forcément, au bout d’un moment, j’ai commencé à y croire aussi, à m’autopersuader, et je me souviens encore de ma déception quand, quelques années après, j’ai bien dû me faire à l’idée que rien de cela n’était vrai.

Scrapbook, 2015, carnet trouvé, collages, dessins et écritures de l’artiste

J’ai grandi dans la nostalgie d’un pays que je connaissais à peine mais qui pourtant me manquait terriblement. Un pays dont je tentais de relier des bribes de souvenirs et qui me renvoyait la question de l’appartenance, tout en sachant que ce questionnement n’était pas réellement justifié. En effet, il faut bien naître quelque part. Pourquoi le lieu de naissance aurait-il une telle importance, surtout s’il n’est pas celui de l’ancrage familial ?

Tout compte fait, le travail de Bady nous montre que l’on peut d’une certaine manière réécrire l’histoire et la faire sienne. Dans ma famille, nous n’avons eu de cesse, après notre retour, de tisser et d’entretenir des liens avec la Syrie. Cela relève sans doute  d’un besoin de se rattacher à une certaine identité musulmane qui nous faisait défaut dans notre entourage en France.

Au final, ce qui m’a le plus touché dans l’œuvre de Bady, ce sont ses premiers carnets. Cette passion adolescente est la base de tout son travail et constitue rétrospectivement l’introduction au récit de sa construction en tant qu’artiste. Avant de me montrer son premier carnet, Bady m’avait prévenue que ce n’était pas une « œuvre », à proprement parler. En réalité, je suis bien convaincue que c’était sa première grande création. Une manière de faire entièrement sien un pays, de le façonner à son image et de redonner des contours à une identité fuyante.

Suite à une enfance passée dans ce rêve de Syrie, je suis retournée avec mon père en 2009, toute jeune adulte, sur les traces de notre vie à Damas. À cette époque encore je dessinais et écrivais constamment, soit dans des carnets soit sous forme de longues lettres que j’envoyais à mes amies. C’était une habitude qui m’était venue, un peu comme Bady, au début de l’adolescence. Malheureusement, l’épaisse enveloppe que j’ai envoyée depuis la Syrie à ma meilleure amie n’a jamais atteint sa destination, et ainsi se sont envolés tous les souvenirs et témoignages d’un voyage si décisif pour moi.

Bady ne peut que saisir à quel point cette perte est terrible pour moi. Sa réponse a été de m’encourager à ne pas laisser l’oubli prendre le pas, mais de mettre par écrit mes souvenirs de ce voyage et de remplir les cases vides afin, encore une fois, de réécrire son histoire et de se l’approprier.

Œuvres présentées à l’exposition 100% Sorties d’écoles à la Villette, du 20 au 31 mars 2019

Bady Dalloul, Sans-titre, Espace Now&Then, Galerie untilthen, 2016. © Ana Drittanti

Cette série de petits dessins représente la guerre civile qui touche la Syrie depuis 2011. Encadrés dans des fonds de boîtes d’allumettes, l’ensemble des miniatures forme une ligne volontairement interrompue qui déjoue la chronologie et les événements pour privilégier le souvenir d’images persistantes. Bady Dalloul, en observateur inquiet de son pays d’origine, semble nous rappeler qu’il existe, comme il l’exprime, «un pays qui n’a ni porte ni fenêtre».

Bady Dalloul, Discussion Between Gentlemen, 2016. Vidéo, carte de 1920, crayons. 9’30’’

S’inspirant de l’étymologie grecque ancienne de “cartographie” – χάρτης, kartès, (feuille de papyrus ou de papier) et γραφία, graphía (écrire, dessiner) – quatre mains s’opposent sur une carte du Proche-Orient datant de 1920. Cette création vidéo est une analogie aux accords de Sykes-Picot qui decoupèrent aléatoirement cette région en zones d’influence française et britannique, peu après la Première Guerre mondiale.

Pour en découvrir plus sur le travail de Bady Dalloul :
http://galeriepoggi.com/fr/artistes/oeuvres/15749/bady-dalloul

« Purifications », Héla Ammar, 2009


Série Purification | 2009 | digital print

En voyant cette série photo pour la première fois, je ressens une étrange sensation de soulagement. Je vois une femme qui fait ses ablutions pour la prière musulmane avec le sang de ses règles, une image qui devrait plutôt me choquer de part mon éducation religieuse. Cette interprétation qui s’impose à moi comme une évidence, ne correspond pas à l’explication de l’artiste qui évoque plutôt le sang des massacres. Elle commente ainsi son œuvre dans un entretien à retrouver sur le site de la Biennale de Dakar :

«Dans cette série, je revisite le rituel d’expiation en portant la symbolique du sang à ses limites. Une manière de dénoncer les purifications ethniques et religieuses et de rappeler que c’est en affirmant notre humanité que nous pourrons ‘réenchanter le monde’».


Série Purification | 2009 | digital print

Ce qu’elle n’explique pas dans son propos est le choix des gestes, qui sont clairement ceux des ablutions précèdent chaque prière en islam. Dans le dogme musulman, ce rituel de purification permet d’atteindre l’état de pureté requis pour pouvoir s’adresser à Dieu. Or, le sang menstruel est considéré comme une impur et la femme ne peut prier ou accomplir certains rites comme le jeûne tant qu’elle a ses règles.

Il est intéressant de voir que l’artiste rapproche les notions d’ablution et d’expiation, cette dernière désignant le rituel de rachat d’une faute, passant souvent par une souffrance ou par une peine que l’on s’impose. Voici la première définition du terme expiation que donne le site Littré : « Réparer un crime par la peine qu’on fait subir. […]Purifier quelqu’un, au moyen de la cérémonie appelée expiation, de la souillure contractée par quelque faute grave. » Impureté, souillure, souffrance et peine, autant de termes que l’on retrouve associés aux règles.


Série Purification | 2009 | digital print

Mais pourquoi vois-je dans ces photos le sang des règles plutôt que celui de purifications ethniques, de “bains de sang” ? Le regard tout a fait subjectif que je porte sur cette œuvre est façonné par mon vécu de femme de culture musulmane. Cette série fait résonner en moi toute la frustration que j’ai connue en grandissant, ne pouvant me résoudre à accepter mon statut d’impure une fois par mois. La pratique religieuse a toujours eu une grande importance dans ma famille et j’ai eu la chance d’avoir une éducation spirituelle des plus éclairées, me poussant à toujours développer une réflexion personnelle. Mais je n’ai jamais pu comprendre ni accepter cette honte que la société musulmane a tenté de me transmettre. Je l’ai toujours vécue comme une douleur psychologique, un déchirement intérieur, ajouté à la douleur physique des règles. C’est la source même d’un certain malaise que j’ai intériorisé malgré moi et qui se traduit par la sensation d’être inadéquate, inapte.

La sexologue Nadia El Bouga, interrogée dans l’émission Question d’islam du 7 octobre 2018 sur France Culture (retrouvez le podcast L’islam et la révolution sexuelle), affirme que ce tabou du sang des règles ne trouve pas de fondement concret dans le Coran, et lance l’hypothèse que cela relève du fait que les sociétés ancestrales ne comprenaient pas sa provenance ni son rôle dans le système reproductif. De fait, ce sang a le même statut que les autres sécrétions du corps humain : urine et excréments, soit ce qu’il y a de plus impur, de l’ordre du déchet.


Série Purification | 2009 | digital print

En islam et dans le judaïsme, les actes de purification précèdent de nombreux rituels et jouent un rôle fondamental. Socialement, une femme réglée est de fait mise à l’écart, ne pouvant pas participer à certains rites collectifs. C’est lors du Ramadan que je ressens plus fortement cette séparation, car c’est de toute la communauté symbolique des jeûneurs que je suis exclue. Ce sentiment de malaise vient malheureusement rompre mon élan spirituel et me ramène à mon enveloppe charnelle, alors que le but même du jeûne est de mettre de côté les besoins du corps, de quitter l’humain, le matériel, et de rejoindre le spirituel.

Il était nécessaire que je confie ce ressentiment afin d’expliquer l’émotion que j’ai ressentie devant ces photos de Héla Ammar. A mes yeux, elle renverse le tabou en faisant ses ablutions avec du sang menstruel. Ma première réaction a été d’y voir une rebuffade, un geste volontairement blasphématoire pour choquer, bousculer et renverser une norme patriarcale. Quand on a reçu une éducation musulmane traditionnelle, l’union du pur et de l’impur est inconcevable, ce sang devant être tenu loin du sacré. Cet oxymore visuel a opéré en moi un effet libérateur, à l’image de la destruction des idoles. Mais au-delà de cette première réaction de rébellion, la beauté même du geste invite à une autre lecture, plus apaisée, qui montre qu’en réalité faire symboliquement les ablutions avec son sang est une forme d’acceptation de soi, une manière de vivre en harmonie avec son corps et sa spiritualité, selon ses propres modalités.

Écrit le jeudi 1er novembre 2018, deuxième jour de règles, flux maximal.

Pour aller plus loin :